Invité 

Rouen-Le Havre : pourquoi ces villes sont rivales ?

Des siècles durant, Rouen est la seule grande cité de la basse vallée de la Seine, et, à ce titre, l'unique avant-port de Paris. La naissance du Havre en 1517 a changé la donne.

Mise à jour : 27/04/2013 à 20:23 par swgondoin

Débat de la rédaction. Rouen et Le Havre, deux villes situées à 90 kilomètres l’une de l’autre, et dont la rivalité est parfois bien ancrée chez leurs habitants ! 76actu a laissé la plume à Stéphane William Gondoin, spécialiste de l’histoire de Normandie. Il raconte l’histoire des deux villes, et livre son opinion, ci-dessous.

  • Et vous, que pensez-vous de cette rivalité, entre Rouen et Le Havre ?

À l’époque antique, Rotomagus (Rouen) est la ville principale des Véliocasses, une peuplade celte dont le territoire correspond peu ou prou à l’actuel Vexin (normand et français). Le pays de Caux est pour sa part occupé par les Calètes, dont la capitale est Iuliobonna (Lillebonne).
Dès la fin du IIIe siècle, Lillebonne entame un profond déclin économique et politique, amenant au siècle suivant à la disparition de sa cité et sa fusion avec celle des Véliocasses. Désormais, Rouen n’a plus de rivale entre Paris et la mer.

Le Havre, petite soeur rivale née en 1517
Le Havre, petite sœur et rivale née en 1517

De la dépendance à l’autonomie

Cette situation perdure pendant treize siècles. Ni Harfleur, ni Honfleur, n’ont l’envergure pour contester la suprématie rouennaise. Le Havre, dans les premiers temps de son existence, n’est pas davantage de taille à s’affirmer.

Jusqu’au XVIIIe siècle, « son activité maritime est dominée par Rouen, qui dispose de la Chambre de Commerce, des chambres d’assurance, des sociétés capables de pratiquer le crédit », écrit Véronique Hauguel.

Accostent essentiellement au Havre les navires marchands trop gros pour entreprendre la dangereuse remontée de la Seine. C’est au cours du Siècle des lumières que les armateurs et négociants du port cauchois conquièrent réellement leur indépendance. Paradoxe cruel, cela s’effectue en grande partie grâce aux fructueuses ressources tirées du sinistre commerce triangulaire.

Les grandes manœuvres

Dès la fin du XVIIIe siècle, et surtout au XIXe siècle, Rouen et Le Havre sont devenues des villes rivales, des « sœurs ennemies » comme on le relève parfois ici ou là, avec, en toile de fond, les juteux revenus à tirer du commerce entre la mer et Paris.
Tout devient prétexte à l’affrontement ou aux coups bas : la répartition des fonds des bibliothèques des abbayes de Fécamp et de Saint-Wandrille à la Révolution, les projets d’extension du port du Havre, l’endiguement de la Seine, le percement du canal de Tancarville…
Le projet d’un tracé de voie ferrée directe entre Le Havre et Paris, par le sud, émis dans les années 1880, va même donner lieu à un demi-siècle de guerre incessante et à d’interminables palabres. Un demi-siècle de discussions… pour rien ! Officiellement, les Rouennais refusent de voir la remontée à la Seine limitée par la construction d’un pont trop bas. Officieusement, ils craignent de perdre ce précieux rôle d’avant-port de Paris. On parle donc d’un tunnel, ou plutôt d’un pont sur la Seine qui ne soit pas inférieur sous tablier à 57 mètres.

« Et quand […] les Havrais, obstinés, peuvent donner satisfaction grâce à la technique des ponts métalliques, leurs voisins découvrent opportunément un voilier atteignant 63 mètres de mâture », relève-t-on sous la plume de Jean-Pierre Chaline (Histoire du Havre et de l’estuaire de la Seine, sous la direction d’André Corvisier, Toulouse, Privat, 1987).

Que les deux villes se rassurent : notamment faute d’équipements ferroviaires suffisants (la ligne Paris-Rouen-Le Havre est notoirement obsolète et saturée), ce sont aujourd’hui Anvers et Rotterdam qui jouent ce rôle d’avant-port de l’Île-de-France, avec un risque de marginalisation à moyen terme des métropoles normandes et toutes les conséquences qui en découlent.

Rouen, capitale historique de la Normandie, et sa cathédrale.
Rouen, capitale historique de la Normandie, et sa cathédrale.

Ressentiment populaire

Toutes ces querelles trouvent un écho dans la presse locale. Le Journal de Rouen et le Journal du Havre se renvoient la balle dans des articles incendiaires, exacerbant les sentiments négatifs de leurs paroissiens respectifs. On pointe à demi-mots du doigt la fourberie chronique de ceux d’en face, de ces outrecuidants qui n’ont pas le bon goût de vivre à l’ombre du même clocher…
Avec l’explosion du football comme défoulement de masse, le derby entre Le Hac et le FC Rouen devient un exutoire privilégié : les stades des Bruyères (aujourd’hui Robert Diochon) et de la Cavée gardent le souvenir de matches où le spectacle se jouait au moins autant dans les tribunes que sur le terrain. Rendons toutefois justice aux anciens supporteurs normands : on retrouve de nos jours la même finesse de comportement et d’analyse à l’occasion d’un Saint-Étienne-Lyon, d’un Bastia-Ajaccio ou d’un Reims-Sedan…
Tous les préjugés et les malentendus entre « Rouen la bourgeoise, la parisienne » et « Le Havre la prolétaire, sans histoire ni culture » ont la vie dure, même si la tendance est à l’amélioration à en croire les résultats d’un sondage réalisé par l’institut Ipsos, en 1991.
Des progrès ont certes été réalisés sur la voie de la raison. Mais on paraît encore bien loin du compte et les vieux réflexes reviennent vite au grand galop, dès qu’il s’agit de défendre son pré carré. Pendant que nous glosons sans fin à grands coups de commissions sur les chantiers à lancer ou le lieu du siège social de tel ou tel service public, les gadgets made in China inondant nos marchés débarquent majoritairement sur les quais de Flandre et de Hollande, sans créer le moindre emploi ni à Rouen, ni au Havre. Tout cela émane au fond du même esprit que la partition de la région en deux Normandie. Nos petites querelles, passées ou présentes, doivent bien faire marrer sur les côtes de la Mer du Nord…
Si, comme l’affirmait Napoléon, « Paris, Rouen, Le Havre sont une même ville dont la Seine est la grand-rue », il faut bien reconnaître que l’esprit de quartier y est très fort.

Stéphane William Gondoin