Caen Éducation. Les classes bilangues sacrifiées en Normandie ?

Vendredi 22 janvier 2016, Najat Vallaud-Belkacem a dévoilé la future carte académique. En Normandie, de nombreuses classes bilangues seront supprimées, mettant en péril l'allemand.

Mise à jour : 26/01/2016 à 18:30 par Solène Bertrand

Najat Vallaud-Belkacem a présenté son (Photo : Benjamin Geminel)
Najat Vallaud-Belkacem a présenté la future carte académique d'enseignement des langues vivantes. L'allemand déserte l'académie de Caen (Calvados). (Photo : Benjamin Geminel)

Vendredi 22 janvier 2016, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, présentait la future carte académique et les nouveaux programmes d’enseignement des langues vivantes, qui entreront en vigueur à la rentrée 2016. Si la ministre souligne que « dans une époque marquée par la mondialisation, la connaissance des langues vivantes s’impose non seulement en termes d’insertion professionnelle et de compétences nécessaires pour aborder le monde d’aujourd’hui, mais aussi pour s’inscrire dans une vision d’ensemble qui transcende les frontières géographiques et nationales », la répartition des classes bilangues sur l’ensemble du territoire ne sert pas son discours. En Normandie, contrairement à Paris, où la totalité des classes bilangues est maintenue, seuls 50 collèges (sur 130 pour le public) dans l’académie de Rouen (Seine-Maritime), et quatre dans l’académie de Caen (Calvados) – sur 60 classes – proposeront des classes bilangues. Une très inégale répartition sur le territoire qui inquiète les professeurs d’allemand. Explications.

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L’amitié franco-allemande sauvée… à Paris

Les classes bilangues, un des points épineux de la réforme du collège 2016, seront maintenues pour les élèves ayant suivi à l’école élémentaire l’enseignement d’une autre langue que l’anglais, a confirmé Najat Vallaud-Belkacem.

Je débuterai cependant par une citation de Goethe : « Wer fremde Sprachen nicht kennt, weiß nichts von seiner eigenen » (Maximen und Reflexionen, II, Nr.23, 91.), ce que l’on pourrait traduire par « Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue. » Il nous rappelle que l’apprentissage d’une langue vivante est aussi une voie par laquelle mieux appréhender la langue française, et, plus généralement, une véritable richesse.

En présentant son programme Stratégie langues vivantes, le 22 janvier 2016, jour de l’anniversaire de la signature du Traité de l’Élysée, qui scelle la réconciliation franco-allemande, nul doute que la ministre a voulu envoyer un signal à Berlin et rassurer ainsi le gouvernement d’Angela Merkel, qui se déclarait inquiet de la possible suppression des classes bilangues, dispositif qui permet d’apprendre deux langues dès la sixième.

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Jugées trop élitistes, les classes bilangues étaient vouées à disparaître, mettant en péril l’enseignement de la langue de Goethe. Najat Vallaud-Belkacem, citant l’auteur des Souffrances du jeune Werther, figure de proue de la culture allemande, a voulu rassurer nos voisins d’outre-Rhin.

Stratégie nationale des langues vivantes : un effort exceptionnel en faveur de l’allemand – Najat Vallaud-Belkacem :


Stratégie nationale des langues vivantes : un… par EducationFrance

Pourtant, ces annonces semblent sonner le glas de l’allemand en Normandie, et principalement à Caen (Calvados), qui, à la rentrée, ne disposera plus que de… trois écoles proposant l’allemand.

Tschüss, Deutschland ! Welcome England…

Citant le philosophe, Michel Serres, « Les langues sont un trésor », la ministre de l’Éducation aurait-elle oublié de partager les richesses de l’éducation avec les Normands ? Un exemple de mobilité : les Normands devront-ils aller à Paris pour apprendre la langue de Kant ? Le début d’un long voyage pour les élèves… Le dispositif annonce pourtant que plus de 3 800 écoles élémentaires proposeront un enseignement d’allemand à la rentrée 2016, soit 1 000 écoles de plus qu’aujourd’hui. « Près de 4 700 collèges proposeront l’allemand en LV2 à la rentrée 2016, soit près de 700 collèges de plus qu’aujourd’hui », précise le ministère de l’Éducation.

(Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche)
(Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche)

En Normandie, par contre, le plan en faveur de l’Allemagne ne s’appliquera pas : 49 écoles proposeront de l’allemand dans l’académie de Rouen (Seine-Maritime) contre trois à Caen (Calvados). Une vraie douche froide pour les enseignants d’allemand.

(Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche)
(Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche)

Je me réjouis pour les élèves parisiens, mais que dire aux autres ?, déplore la présidente de l’ADEAF (Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France), Thérèse Clerc, interrogée par Marianne. Il ne peut pas y avoir de telles disparités en matière d’enseignement, a fortiori lorsqu’il s’agit des langues.

Le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem de renvoyer la balle dans le camp du rectorat, indiquant que ce sont les recteurs qui ont été chargés de dessiner la « carte des langues » dans leurs académies respectives. « L’Alsace compte beaucoup d’établissements où l’on enseigne l’allemand dès le primaire, mais un territoire comme la Normandie sera plus tourné vers la Grande-Bretagne, de la même manière que l’Aquitaine sera plus tournée vers l’Espagne », soutient un conseiller, cité par Marianne.

Un choix du rectorat

Interrogé par Normandie-actu, Patrick Vautier, directeur de cabinet du recteur de l’académie de Caen, répond :

C’est une question de choix. Les recteurs ont été autonomes sur cette prise de décision. Celui de Caen a pris le pari de n’en garder que trois. Nous espérons ainsi favoriser le choix de l’allemand en LV2 (ndlr : langue vivante 2) », justifie-t-il.

Les professeurs d’allemand, eux, ne décolèrent pas et parlent d’une injustice et d’une inégalité face à la loi. Pourquoi l’académie de Caen est-elle dans une telle situation ? Manque de volonté de défendre la langue allemande en Normandie ou application des directives du gouvernement de François Hollande, auprès duquel l’ancien recteur de l’académie de Caen, Christophe Prochasson, est conseiller éducation depuis septembre 2015 ? Un questionnement peu pertinent pour Patrick Vautier :

Je ne vois pas le rapport. Le rectorat prend ses décisions indépendamment de l’Élysée ».

Un « nouveau dispositif » d’apprentissage ?

Pour apaiser les débats, le rectorat de Caen, à la tête duquel officie Philippe-Pierre Cabourdin, rappelle que la réforme, telle qu’elle sera appliquée dans l’académie, devrait favoriser l’apprentissage d’autres langues que l’anglais, dès le CP :

Un nouveau dispositif devrait être mis en place pour familiariser les élèves à l’allemand, dès le CP. Ce ne seront pas des cours à proprement parler mais nous espérons pouvoir créer des moments “d’apprentissage” de la langue », explique le représentant du rectorat.

L’allemand pourrait-il ainsi être sauvé ? « Il y a une grande distorsion entre le discours volontariste et ce que l’on observe sur le terrain », regrette Thérèse Clerc, de l’ADEAF. L’association rejoint le nouvel appel à la grève lancé par l’intersyndicale contre la réforme du collège pour la journée de mardi 26 janvier 2016.

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Fermeture d’une classe bilangue à Déville-lès-Rouen : une décision « scandaleuse »

Dominique Gambier, maire PS de Déville-lès-Rouen (Seine-Maritime), réagit à l’annonce de la fermeture de la classe bilangue du collège Jules-Verne :

Il est particulièrement scandaleux d’apprendre brutalement la fermeture de la classe bilingue allemand qui existait au collège Jules-Verne de Déville, grâce à une vraie mobilisation de l’équipe enseignante. Scandaleux, car :

  • cet enseignement concerne 20% des élèves, et de tous niveaux, dont beaucoup continuent avec succès au lycée, dans le cadre, par exemple, du programme d’échanges Brigitte Sauzay. Le collège organise de nombreuses rencontres avec des établissements allemands dans le cadre du jumelage de notre commune avec Bargteheide (Schleswig-Holstein); nous recevons d’ailleurs une délégation en mars du collège allemand et l’école primaire Charpak de Déville organise des correspondances avec des homologues allemands.
  • Il y a deux ans, j’avais souhaité l’ouverture d’une classe bilangue espagnol ; le collège n’a pu le faire et le collège privé Sainte Marie l’a fait comme il le fera en Allemand, entraînant alors le départ d’une dizaine d’élèves vers l’école privée. Il est particulièrement injuste de voir la disparition de 95% des classes dans l’académie de Caen, de 77% des classes dans l’académie de Rouen, alors qu’elles sont maintenues à 100% à Paris : les Normands paient un lourd tribut avec la fermeture de 157 classes d’Allemand, soit 17% des disparitions ! Faut-il maintenant qu’ils déménagent sur Paris ?

À Caen, le président du Modem exige des explications

Philippe Lailler, président du Modem dans le Calvados (également maire-adjoint de Caen, chargé de la sécurité), souhaite interpeller les deux députés du Calvados, Philippe Duron (PS) et Laurence Dumont (PS) qui ont soutenu la réforme des collèges :

En mai 2015, le gouvernement a fait passer en force la réforme du collège. Il actait alors la suppression des classes bi-langues et européennes. Les conséquences de cette réforme viennent de tomber et l’on découvre que l’ancien recteur de l’académie de Caen qui est aujourd’hui Conseiller Education auprès de François Hollande, a, semble-t-il, été très consciencieux pour appliquer cette réforme sur notre territoire.
En effet, alors que certaines académies perdront à la rentrée 10 à 15 % de leurs classes bi-langues en collège seulement trois classes bi-langues sont conservées en Basse-Normandie sur les 77 existantes soit à Caen une sur 14. Alors que cette réforme se voulait renforcer l’égalité de l’enseignement en France, force est de constater, qu’il n’en ait rien ! Il y a à présent des territoires favorisés et d’autres sacrifiés comme la Normandie.
Philippe Lailler, Président du Modem 14 souhaite interpeller les deux députés Caennais Laurence Dumont et Philippe Duron qui ont soutenus cette réforme. Que pensent-ils de son application poussée à l’extrême dans l’académie de CAEN alors que certaines académies comme celle de Paris ne sont pas touchées ? Quelles actions ont-ils menées pour qu’à Caen, il ne reste pas qu’une seule classe bi-langues en collège sur les 14 existantes actuellement ?
Cette réforme, censée être appliquée dès la rentrée scolaire 2016, viendra supprimer des enseignements qui offraient la seule égalité des chances qui vaille la peine, celle qui propose aux élèves et à leur famille la découverte de disciplines et de langages qu’ils ne peuvent pas trouver à la maison ! Le Gouvernement soutenu par Laurence Dumont et Philippe Duron a inscrit cette réforme au nom d’une lutte absolument infondée contre l’élitisme républicain.
Ce choix idéologique qui propose le nivellement par le bas est une atteinte profonde à la philosophie même de l’Education nationale qui a comme pacte fondateur : le meilleur offert à tous »

Une Normandie « sacrifiée » pour le Medef

Le Mouvement des entreprises de France de Normandie (Medef), s’est aussi positionné face à la réforme de la ministre et s’étonne d’une « telle disparité territoriale ». Dans un communiqué,  il s’insurge est parle de Normandie « sacrifiée »:

« Si le recul de la Ministre de l’Éducation nationale concernant la suppression des classes bilangues pour la prochaine rentrée scolaire va dans le bon sens, il est très surprenant de découvrir les disparités territoriales qui résultent des choix opérés. En effet, sur les deux tiers de classes sauvegardées en moyenne sur le territoire national, le pourcentage est très variable d’une académie à l’autre : 100 % des classes maintenues à Paris, 90 % dans celle d’Aix-Marseille…mais une réduction de 77 % dans celle de Rouen et même de 95 % dans celle de Caen ! Ces chiffres sont d’autant plus incompréhensibles pour une région aussi touristique que la Normandie : c’est une région connue dans le monde entier, les plages du débarquement sont visitées chaque année par des centaines de milliers de voyageurs, et l’industrie de l’hôtellerie-restauration peine déjà souvent à trouver du personnel qualifié à l’aise dans la pratique des langues étrangères.
Dans une région qui a la chance d’avoir un nom presque aussi connu à l’étranger que la Californie, le développement des entreprises normandes passera de plus en plus par l’international. Dans une économie mondialisée, au sein de laquelle l’innovation et l’exportation jouent un rôle moteur, la maîtrise des langues étrangères n’est plus seulement une valeur ajoutée pour de nombreux collaborateurs : c’est un prérequis qui peut parfois être éliminatoire dans la sélection des candidats ! Dans une région dont le taux de chômage se situe au-dessus de la moyenne nationale, mais dont le taux de diplômés de l’enseignement supérieur se situe en-dessous, cette décision semble à tout le moins très surprenante : la démocratisation culturelle ne doit pas se faire au détriment de l’excellence académique.
Le Medef Normandie demande donc instamment à Mme Najat Vallaud-Belkacem et au Recteur de la Normandie, Monsieur Philippe-Pierre Cabourdin, de revoir leur copie afin de ne pas pénaliser une région dont l’économie est déjà très orientée vers l’international, et qui a vocation à l’être encore davantage dans les prochaines années ! »

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