Rouen Débordements pendant les manifestations pour Théo à Rouen : à qui profite le mouvement ?

Les manifestations en soutien à Théo ont débordé à Rouen (Seine-Maritime). Alors que l'objectif même de ces rassemblements semble relégué au second plan, le FN en profite. Analyse.

Mise à jour : 16/02/2017 à 16:57 par Manon Loubet

La manifestation pour Théo, à Rouen (Seine-Maritime), a rapidement dégénéré, mercredi 15 février 2017. 21 personnes ont été interpellées. (©FM/Normandie-actu)
La manifestation pour Théo, à Rouen (Seine-Maritime), a rapidement dégénéré, mercredi 15 février 2017. 21 personnes ont été interpellées. (©FM/Normandie-actu)

Que ce soit samedi 11 février ou mercredi 15 février 2017, les deux manifestations en soutien à Théo et contre les violences policières ont dégénéré dans le centre-ville de Rouen (Seine-Maritime). Samedi, des petits groupes ont fait usage de fumigènes et renversé des poubelles. Certains manifestants se sont par ailleurs emparés d’extincteurs et les ont vidés devant l’Hôtel de ville.

Mercredi, les organisateurs du mouvement ont perdu le contrôle de la situation. Au moment de prendre la parole, le micro leur a été retiré par des jeunes visiblement excités, selon notre journaliste présent sur place. Des dégradations de vitrines de commerces et autres incendies de poubelles ont été recensés. Deux personnes ont également été blessées : une passante et un jeune manifestant, pris en charge et transportés au CHU de Rouen. En tout, 23 personnes ont été interpellés samedi 11 et mercredi 15 février.

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Les organisateurs condamnent

Une situation hors de contrôle, fermement condamnée par certains organisateurs de ces rassemblements, notamment le collectif Intifada 76.

Nous interpellons les organisations présentes quant à la légitimité qu’ont ceux qui se réclament des victimes en semant de manière délibérée le trouble dans Rouen, écrit ainsi l’Intifada 76 dans un communiqué. Nous estimons avoir été dépossédés de ce pourquoi nous étions présents par des personnes complètement indignes des victimes.

Pour l’Intifada 76, « ces violences sont totalement illégitimes et nous estimons qu’elles ont gravement nui au message premier que nous voulions faire résonner en ville ».

Le FN profite de la situation

Le Front National (FN) n’a pas attendu longtemps pour réagir à la manifestation du 15 février et s’est empressé de prendre la parole. Un communiqué a été envoyé aux journalistes dès 21h, mercredi, avec des mots forts et violents.

Sous couvert de fausse mobilisation étudiante organisée en réalité par des nervis d’extrême-gauche, une poignée de racailles a de nouveau semé la violence à Rouen contre les policiers, les commerces et même contre une femme blessée par un projectile, peut-on ainsi lire dans le communiqué.

Contacté par Normandie-actu, Guillaume Pennelle, secrétaire départemental du FN 76 et auteur de ce communiqué, assume ces mots mais précise qu’il distingue « les manifestants pacifiques et les voyous. Ces manifestations sont prises en otage ».

Et quand on lui demande si ce n’est pas l’occasion pour le parti de faire une entrée fracassante dans la campagne présidentielle, Guillaume Pennelle s’en défend et rappelle qu’il préférerait « s’occuper de ses enfants » plutôt que « devoir » se préoccuper de cette situation.

Peu de réactions sur la place rouennaise

Sur la place publique rouennaise, aucun autre parti politique n’a encore réagi. Nicolas Rouly, responsable du Parti socialiste (PS) de Seine-Maritime, explique à Normandie-actu pourquoi le PS n’a pas souhaité commenter ces faits :

Nous ne voulons pas exploiter cette grave affaire pour une campagne électorale. Nous ne sommes pas obligés de tomber dans les panneaux que nous tendent l’extrême droite et la droite. On peut faire une campagne électorale sur des faits et non sur le fond des choses. Mais ce n’est pas ce que nous avons choisi.

Nicolas Rouly rappelle que le candidat du PS à la présidentielle, Benoît Hamon, s’inscrit dans une vision d’ensemble, avec des propositions, « notamment le retour de la police de proximité » et « non dans une surenchère pour entretenir une polémique sur des questions sérieuses et préoccupantes ».

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Les Républicains restent attentifs

De leur côté, Les Républicains (LR) de Rouen n’ont pas encore réagi eux non plus, face à la situation rouennaise. À l’instar du PS, Jean-François Bures, président du groupe LR de Rouen ne veut pas « tomber dans tous les pièges, ni mettre de l’huile sur le feu compte tenu de la campagne électorale ».

Cependant, le parti LR de Rouen reste attentif :

Une manifestation peut dégénérer une fois mais là, cela semble monter en puissance. Nous sommes passés de 2 à 21 interpellations en deux rassemblements. Nous n’avons pas encore communiqué sur ces faits mais nous les condamnons et restons attentifs, notamment pour la manifestation prévue vendredi. Si ça continue, nous allons devoir réagir.

Pour Jean-François Bures, « ce sont des militants d’extrême gauche radicalisés qui empêchent toute manifestation pacifique ». Et pour lui, « ces violences desservent la cause même de ces manifestations ».

Des débordements qui font oublier les revendications

Sans conteste, ces rassemblements qui dégénèrent relèguent à l’arrière plan l’incident grave de départ, soit la situation de Théo, ce jeune homme de 22 ans qui aurait été victime de violences et de viol lors d’un contrôle de police, à Aulnay-sous-Bois, le 2 février dernier.

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« C’est un processus systématique », explique le politologue Thomas Guénolé dans une tribune de Libération. Un incident violent « très grave » survient « entre des policiers et des jeunes de banlieue ».

La réaction prend alors deux formes. Sous sa forme pacifique, les proches de la victime réclament justice, le cas échéant avec le soutien d’un tissu associatif local, voire des manifestations. Sous sa forme violente, une infime fraction des jeunes de banlieue répond par la violence : en s’attaquant à des bâtiments publics, en brûlant des voitures, voire en cherchant l’affrontement avec des policiers, écrit ainsi Thomas Guénolé, qui décrit une situation sans fin tant qu’il n’y aura pas de réformes structurelles.

« Puis quelques interpellations ont lieu, le calme revient. Puis un nouvel incident survient et l’engrenage reprend », précise-t-il.

Au lieu de retomber ainsi dans son mythe collectif d’un monstrueux jeune de banlieue par nature violent et incendiaire, notre société devrait regarder bien en face le problème profond que soulève la répétition de cet engrenage. À savoir : il y a quelque chose de pourri dans la relation entre la police et la jeunesse des banlieues.

Des contrôles aux faciès avérés

En effet, il est avéré que la police française pratique les contrôles d’identité au faciès envers les jeunes qui n’ont pas la peau blanche. Selon la dernière étude réalisée par le Défenseur des droits, 80% des jeunes « se disant noirs ou arabes » ont été contrôlés lors des cinq dernières années.

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Au sein de la population générale, si seulement 16% des personnes déclarent avoir été contrôlées dans les cinq dernières années, cette proportion atteint près de 40% parmi les jeunes de 18-24 ans, peut-on lire dans l’étude. Les jeunes hommes du même âge perçus comme noirs ou arabes/maghrébins sont encore plus concernés puisque 80% d’entre eux rapportent avoir été contrôlés au moins une fois par les forces de l’ordre sur la même période.

Dans l’étude, le Défenseur des droits prône la mise en place d’un récépissé lors des contrôles d’identité. Une mesure promise par François Hollande en 2012.

Si les revendications et les protestations de ces mouvements en soutien à Théo soulèvent des questionnements réels qui ont leur place dans le débat public, comment faire pour que la tournure de mouvement, à la base pacifique, ne fasse pas le jeu des extrêmes ? Et comment faire pour que la forme violente de ces manifestations ne condamne pas le fond même des revendications ?

Un appel à la parole

La question n’est pas résolue mais déjà certains organisateurs, comme le collectif Intifada 76, réfléchissent à d’autres formes de manifestations. Ils appellent à la parole pour le rassemblement prévu vendredi 17 février 2017, à 18h, au métro Saint-Sever, de Rouen.

Nous organisons un rassemblement qui se veut statique et qui permettra de donner la parole à chacun, précisent-ils à Normandie-actu. Les témoignages sont les bienvenus. Nous voulons construire un rapport de force politique dans la durée, pas seulement physique en cassant tout.

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