Caen Classes bilangues. En Normandie, parents, enseignants et élus se mobilisent

L'annonce de la suppression des classes bilangues en Normandie ne passe pas. Parents, enseignants et élus ne décolèrent pas et se mobilisent contre la nouvelle carte académique.

Mise à jour : 09/02/2016 à 17:00 par Lou Benoist

95% des classes bilangues de Caen (Calvados) disparaîtront à la rentrée de septembre 2016 (©Fotolia
95% des classes bilangues de Caen (Calvados) doivent disparaître à la rentrée de septembre 2016 (©Fotolia)

À Caen (Calvados), la dernière réforme de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, ne passe pas. La future carte académique et les nouveaux programmes d’enseignement des langues vivantes, qui entreront en vigueur à la rentrée 2016, ont été présentés en janvier, mais le sort des classes « bilangues », supprimées à 95%, n’est toujours pas digéré à Caen. Une réforme qui fait réagir certains élus et parents d’élèves.

Lire aussi : Éducation. Les classes bilangues sacrifiées en Normandie ?

Rappel. Une classe « bilangue » est une classe de 6e où l’élève apprend deux langues à la place d’une seule (l’allemand en plus de l’anglais, par exemple). Avec la dernière réforme, en Normandie, seuls 50 collèges (sur 130 pour le public) dans l’académie de Rouen (Seine-Maritime), et quatre dans l’académie de Caen (Calvados) – sur 60 classes – proposeront des classes bilangues.

Une pétition en ligne

Depuis fin janvier 2016, une pétition intitulée « Classes bilangues au collège : la Basse-Normandie sacrifiée », a été mise en ligne par un collectif de parents d’élèves. Elle a reçu près de 900 signatures en l’espace de cinq jours. Ici encore, le collectif dénonce le caractère « inégalitaire » de cette réforme : « Ce n’est plus, assurément, l’École de la République, qui avait permis à tant d’enfants de gravir les échelons de la réussite sociale. C’est une éducation locale, « à la carte», désespérément inégalitaire » :

Parents d’élèves, enseignants et citoyens bas-normands, stupéfaits par la nouvelle « carte des langues » rendue publique par le ministère de l’Éducation nationale, vendredi 22 janvier 2016. Nous tenons à exprimer notre profonde indignation face à cette violation flagrante du principe d’égalité territoriale (100% de classes bilangues maintenues à Paris, 5 % dans l’académie de Caen et 0% dans l’Orne) et notre révolte à l’idée que l’État républicain ne garantisse plus les mêmes conditions de réussite sur l’ensemble du territoire (… ) Rappelons les liens historiques très solides tissés entre la Basse-Normandie et l’Allemagne, et les très nombreux partenariats que les établissements et les communes de notre académie entretenaient avec leurs homologues allemands. Nous redisons l’importance que les classes bilangues ont pu avoir au fil de ces dernières années en matière d’ascension sociale. Madame la ministre ne rappelait-elle pas récemment qu’à « compétences égales », l’insertion professionnelle reposerait désormais sur la « maîtrise des langues » ?

« La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction »

Janvier 2016, à l’annonce de la réforme, Joël Bruneau, Les Républicains, maire de Caen, a adressé un courrier à la ministre de l’Éducation nationale et au recteur de l’Académie, Philippe-Pierre Cabourdin, « pour relayer les inquiétudes des élus de terrain et des parents d’élèves », indique un communiqué en date du mardi 2 février 2016. L’élu s’interroge et souligne l’inégalité qu’engendre cette réforme entre les collégiens de France : « La gauche estime-t-elle qu’un collégien de Paris a plus de valeur qu’un collégien de Caen ? ».

L’académie de Caen voit la suppression de 95 % de ses classes bilangues. À Caen, seul le collège Henri-Brunet, qui dispense des cours anglais-allemand, conserve sa classe. Une décision incompréhensible d’autant que, dans le même temps, Paris conserve la totalité des enseignements bilangues proposés aux élèves de 6e , et Montpellier 80 %. Le gouvernement socialiste s’exonère ainsi d’appliquer un des fondements de la République inscrit dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 : « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïc à tous les degrés est un devoir de l’État. »

Chez les Normands, la colère gronde

Si l’ex-Haute-Normandie a pu conserver davantage de classes bilangues (un soixantaine, soit une baisse de 70% des effectifs), la colère gronde du côté des élus et des enseignants. Catherine Morin-Desailly, sénatrice UDI de la Seine-Maritime, présidente de la commission de la Culture, de l’Éducation et de la Communication, et conseillère Métropole Rouen Normandie (communauté d’agglomérations), interpelle aussi la ministre. Mercredi 3 février 2015, elle a déposé une « question écrite », à Najat Vallaud-Belkacem, au sujet des « actions que le gouvernement entendait entreprendre pour contenir les trop grandes disparités dans la disparition des classes bilangues », rappelant aussi « la nécessité de ne pas pénaliser les élèves de tous les territoires qui souhaitent apprendre une langue étrangère et ainsi s’ouvrir à d’autres cultures ».

Lire aussi : L’allemand menacé par la réforme scolaire. Les professeurs de l’académie de Rouen s’insurgent

« Les élèves aussi sont sidérés de l’injustice qui leur est faite »

Du côté des enseignants, l’annonce est mal vécue, comme à Saint-André-de-L’Eure (Eure), commune d’environ 4 000 habitants, où un professeur rappelle le combat mené pour encourager à faire de l’allemand, malgré une réputation de langue difficile qui perdure et n’encourage ni les élèves, ni les parents à faire le choix de l’allemand :

Je travaille au collège des Sept épis à Saint André de l’Eure (600 élèves). C’est l’un des rares collèges où existent encore une section bilangue dès la sixième et une section allemand LV2 en 4ème, 3ème. Beaucoup de mes élèves en 4ème ou 3ème LV2 m’ont dit que leurs parents craignaient une surcharge de travail à l’entrée en 6ème.

Mais l’enseignante exprime surtout son inquiétude quant à la disparition de l’apprentissage de la langue allemande, et de sa profession. Une inquiétude, partagée par ses élèves :

L’an prochain, notre collège perd trois heures d’allemand, puis l’année d’après, 2.5, etc… D’ici trois ans, je pense que je devrai travailler sur deux établissements si les choses restent en l’état actuel, c’est-à-dire une carte des langues aberrante, un taux d’attractivité de l’allemand faible, des collègues de plus en plus fatalistes et qui ne sont pas prêts à défendre l’allemand (…). Travailler sur deux collèges signifiera pour moi un choix. Je ne pourrai pas organiser d’échanges dans deux établissements (…) Les élèves aussi sont sidérés de l’injustice qui leur est faite (…)  « Mais c’est notre choix de commencer avant les autres, les autres aussi pouvaient faire ce choix ! C’est nous que l’on traite avec injustice! » m’ont-ils dit (…) Ces élèves disent vrai. Il n’y a jamais eu à St André de sélection pour la bilangue. Ils sont maintenant en 4ème, savent que leur groupe sera maintenu tel quel l’an prochain et sont donc rassurés, mais surveillent les nouvelles annonces du ministère.

Pour l’académie de Rouen, en septembre 2015, 130 collèges de l’académie avaient une section bilangue anglais-allemand. Après la réforme, il en restera 31. Soit 12 dans l’Eure et 19 en Seine-Maritime. En somme, c’est la disparition de 99 sections bilangues dans l’enseignement public. Dans le privé, les données seront connues fin février.

Pour vous donner une idée précise des dégâts causés : en septembre dernier, il y avait environ 2 500 élèves en 6ème bilangue (public et privé) dans l’académie, ce qui fait environ 10 000 élèves en bilangue sur les quatre niveaux de collège. En supprimant 75% des bilangues, ce sont 7 500 élèves qui vont être privés de bilangues anglais-allemand dans l’académie. Il y a environ 270 professeurs d’allemand dans l’académie, public et privé confondus, dont 170 en collège », rapporte Laurence Caillarec, présidente régionale ADEAF Normandie (Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France).

Le communiqué du maire de Caen, Joël Bruneau :

Le maire d’Hérouville Saint-Clair, Rodolphe Thomas, MoDem, a lui aussi partagé son indignation devant la réforme :

Le communiqué du maire d’Hérouville, Rodolphe Thomas :

Nous vous rappelons qu'en envoyant votre commentaire vous acceptez de respecter la charte de modération. Vous êtes pénalement responsable de vos écrits.